Violet

Pièce pour 6 acteurs, 5 marionnettes et un groupe de rock – Public adolescent - adulte Création 2012 au Théâtre national de Toulouse Violet de Jon Fosse Traduction Terje Sinding

« Des fois on aimerait bien retourner comme quand on était un peu plus petit, que tout le monde nous aimait, tout le monde nous disait qu’on était un peu beau. C’est un peu puéril mais de temps en temps on se dit que c’était bien quand on était petit, c’était tout doux. C’est dommage que la vie aille de plus en plus dure »
(extrait du film L’heure de la piscine de Valérie Winckler)

Violet est une pièce qui sonde la complexité de l’adolescence.
Elle met en scène 5 adolescents de 15 ou 16 ans.
Les garçons ont créé un groupe de rock, ils ne savent pas encore vraiment jouer, ils viennent d’acheter leurs instruments. Ils « jouent » de la musique parce qu’ils ont passé l’âge de « jouer » aux petits soldats. Ils répètent dans les sous-sols de l’usine abandonnée qui leur sert d’horizon au quotidien. On imagine bien que les pères et les pères des pères y ont travaillé. Eux rêvent sans doute d’une autre vie.
La fille est amoureuse. Du batteur ? Du guitariste ? L’amour  est le point névralgique de toute la pièce, comme souvent dans les pièces de Jon Fosse, qui dit lui-même que « le triangle amoureux est la meilleure situation théâtrale qui soit ».
Les tensions et les non-dits qui parcourent ce groupe font vibrer tous les bouleversements de la créativité, du mal être, de la sexualité, de la rivalité, du sentiment amoureux.

Violet n’est pas une histoire au sens propre, c’est plutôt « un instant » que le spectateur est invité à partager avec ces jeunes gens. Prendre le temps de les regarder être, de se reconnaître en eux, de se souvenir, de sourire d’un regard échangé furtivement, de redouter ou de souhaiter le combat.
Violet est aussi une pièce sur l’émancipation, sur la nécessité de passer par le chaos pour affirmer son identité et devenir « un adulte ». Derrière cette émancipation, la question de nos héritages est posée, celle du passé qui nous construit et qui guide imperceptiblement nos relations aux autres et à nous-mêmes.

Violet est le quatrième volet d’un cycle de mise en scène interrogeant le rapport au réel.
(Kant de Jon Fosse – 2006, Les Aveugles de Maeterlinck – 2008 et L’herbe folle d’Eddy Pallaro – 2009).
Le choix de cette pièce a été guidé par un double désir : parler de l’adolescence et  poursuivre un champ d’investigation qui a pour particularité de mettre en scène des marionnettes hyperréalistes. Ces marionnettes portent en elles toute la réalité de la vie, sans être vivantes. Le trouble de leur présence sur scène ouvre un espace de jeu étonnant qui se situe au croisement de trois présences, celle de l’acteur, de la figure hyperréaliste et du poème du texte.
La langue de Jon Fosse est propice à ce déplacement du réel car elle porte déjà en elle ce doute sur ce qui « est » vraiment. Le vocabulaire est épuré, les répliques sont courtes et méticuleusement découpées, les mots se répètent trop souvent pour être « vrais ». Ce doute sur la provenance de la parole, doublé du côtoiement entre acteur et marionnette, donne au texte une portée inédite.

Pour « jouer » ces cinq adolescents, Marguerite Bordat et moi-même avons conçu cinq marionnettes hyperréalistes, qui sont plus grandes que la taille humaine – environ 2m20. Ce sont les corps maladroits des jeunes gens qui nous ont inspiré ces nouvelles sculptures. Membres trop longs, jambes maigres, mouvements hésitants. Ils seront trop grands parce que leurs corps ne sont pas finis, pas encore adaptés au monde adulte. Ils seront trop grands parce que nous les regarderons de près, parce que leur violence nous dépasse et que leur désir est immense.
Ils seront « marionnettes à l’image du réel » parce que c’est bien l’Adolescence que Jon Fosse sonde dans sa pièce et non les adolescents, leur donner l’allure de la vie sans la vie c’est se pencher sur l’essence de leur existence avant de les envisager dans leurs individualités.

La musique est au coeur de la pièce. Elle est ce qui relie les personnages, ce qui les fait exister, rêver. C’est la musique qu’ils jouent (les morceaux qu’ils répètent ensemble), c’est aussi leur musique intérieure, instinctive, directe.
La création sonore est l’œuvre du bassiste Arnaud Paquotte qui fait partie des fondateurs de la compagnie trois-six-trente et qui en réalise depuis 10 ans toutes les musiques (en live ou enregistrées). Ce qui me touche dans son approche du son au théâtre c’est qu’elle est avant tout celle d’un musicien. Ce qui l’intéresse à chaque fois c’est de sonder la pulsation de la pièce plus que son atmosphère, son contexte ou sa narration. En 2010, Arnaud a créé le groupe Cheresse avec deux autres musiciens bruxellois, Jean-Philippe De Gheest et Hugues Warin. Leur musique est puissante, tendue et poétique, elle fait penser à un volcan. Elle semble faite sur mesure pour Violet et leur formation (basse, batterie, guitare) ressemble étrangement au groupe de la pièce… C’est Cheresse qui a créé la musique de Violet.

En lisant Violet, je sens que quelque chose est sur le point d’exploser, quelque chose d’extrêmement fragile. Je voudrais rendre compte de cette fragilité d’être, de l’immense besoin d’amour et de reconnaissance qui précède l’explosion.

Bérangère Vantusso