Les Aveugles

Pièce pour 13 marionnettes et 4 acteurs – Public adulte Les Aveugles de Maurice Maeterlinck

« Une expérience théâtrale profonde et étrange, qui trouble nos sens. Les marionnettes au visage extraordinairement réaliste possèdent dans leur immobilité même une présence sans pareille. S’ajoutent la finesse de l’interprétation des acteurs, le travail ciselé du son et des lumières qui dessinent un paysage entre la nuit et la pénombre. Cette population dans l’ombre qui cherche sa voie, c’est une humanité face à elle-même, paralysée, entre l’espoir et l’effroi. La metteuse en scène signe là un thriller métaphysique et sans doute son spectacle le plus abouti. » Naly Gérard – Mouvement

 

L’histoire Ils sont douze. Six hommes et six femmes, presque tous très vieux. Tous sont aveugles. Certains depuis leur naissance. Le prêtre de leur hospice les a emmenés en promenade dans la forêt puis il a disparu. Ils l’attendent, incapables de retrouver leur chemin sans lui. Le spectateur, unique témoin « voyant » de la scène, est aussi le seul à voir, qu’en réalité, le prêtre est mort, assis contre un arbre. Les bruits de l’île sont les seuls repères des aveugles pour comprendre où ils sont, pour savoir notamment si la nuit est déjà tombée. Ils écoutent, ils guettent un signe et ils se parlent.

« Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres… Essayons de nous rapprocher un peu ;il commence à faire froid… »

La nature, tout autour d’eux, devient l’objet de leurs fantasmes. Chaque bruit les inquiète, la réalité se déforme et la peur de ne jamais pouvoir rentrer débride leur imaginaire.

« – Qui est-ce qui m’a touché les mains ? – Quelque chose tombe autour de nous ! – Cela vient d’en haut ; je ne sais ce que c’est… »

Finalement le « premier » aveugle-né découvre le corps du prêtre. La présence de la mort finit de dérégler la réalité du groupe et son unique espoir réside dans les yeux sains du bébé de la plus jeune aveugle qui semble être le seul à pouvoir encore les guider.

 

Des marionnettes hyper-réalistes En 1890, Maeterlinck voulait chasser l’acteur de la scène car il considérait que l’idée d’humain, implicite dans tout travail de « représentation » de l’acteur, était dépassée ; à sa place, il préconisait la venue d’un androïde, d’une marionnette, c’est-à-dire d’une créature qui a perdu toute identité humaine mais toutefois en garde la forme.

Il évoquait les « étranges impressions éprouvées dans les galeries de figures de cire »; ces êtres qui ont l’apparence de la vie sans avoir la vie lui paraissaient faire appel à des « puissances de la même nature que celles auxquelles fait appel le poème ».

Pour aller au bout de ce fantasme de l’auteur, ce sont des marionnettes hyper-réalistes qui portent le texte des Aveugles. Treize marionnettes (six hommes, six femmes et le prêtre mort) sculptées, habillées, coiffées comme une véritable population d’humains aveugles, à ceci près qu’elles sont à une échelle réduite (2/3 de la taille humaine). Treize marionnettes, manipulées par quatre acteurs-marionnettistes (deux hommes et deux femmes) qui leur prêtent mouvements et voix.

 

Le tragique quotidien Dans un texte célèbre Maeterlinck écrit : « Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures. (…) Il s’agirait de faire entendre, par-dessus les dialogues ordinaires de la raison et des sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l’être et de sa destinée ».

Les Aveugles ne déroge pas à cette tentative et la pièce semble être écrite pour solliciter la sensibilité du spectateur à l’égard de l’invisible, pour stimuler sa participation ; c’est un texte tissé de non-dits, de blancs et de silences, qu’il revient au spectateur de compléter.

La présence des 13 personnages semblables aux humains – mais qui ne peuvent pas mourir – se déploie au service du poème. Leur réalisme renforce l’atmosphère d’inquiétude où ils évoluent et leur surnombre (13 marionnettes pour 4 marionnettistes) impose une économie de mouvement qui permet à la langue de résonner tout près de ce que Maeterlinck appelle « l’âme du poète ».

 

Diptyque

La création des Aveugles est le deuxième volet d’un diptyque dont la première partie est un spectacle pour les enfants : Kant de Jon Fosse, qui a été créé en mars 2007 au Théâtre de la Manufacture-CDN de Nancy-Lorraine.

 

Comment parler de la même chose à un enfant et à un adulte?

C’est le projet de ce diptyque de créer un spectacle pour le jeune public puis un spectacle pour adultes autour du même questionnement dramaturgique, sur deux saisons consécutives.

Bien qu’écrites à un siècle d’intervalle et destinées à des spectateurs d’âges différents, les mêmes interrogations sous-tendent les deux pièces : notre désarroi face à l’inconnu, à l’inconcevable de la présence de l’homme sur terre.