Le rêve d’Anna

Pièce pour 5 acteurs - 3 marionnettes - un cheval et un taureau - Tout Public à partir de 8 ans Création du 15 au 20 janvier 2014 - Odyssées en Yvelines, biennale de création Théâtrale tout public conçue par le Théâtre de Sartrouville et des Yvelines – CDN Le rêve d’Anna de Eddy Pallaro Une fable sociale et enfantine

Anna vit seule avec son père qui est préoccupé par la recherche d’un travail. Elle rêve d’un cheval blanc avec qui elle parle et qui la réconforte. Son amie Louise, elle, est visitée par un taureau brutal qui lui apparaît en cauchemar. Le Cheval et le Taureau se connaissent de longue date, vieux rivaux des rêves. Le premier est une force «pure» de la nature, le second une force brutale du pouvoir. Anna ne sait pas toujours distinguer le rêve de la réalité, ce qui lui cause quelques soucis au quotidien, notamment à l’école où les autres ont du mal à la suivre. Son père l’accompagne autant qu’il peut dans ses méandres. Lui passe des entretiens d’embauche avec Mac and Mac, deux directeurs des ressources humaines d’une entreprise immorale. Très vite, ces entretiens prennent la tournure d’une mascarade cynique. Le père d’Anna va faire le choix douloureux de refuser le poste qu’on lui propose et d’affirmer sa dignité face à une société triviale guidée par le mépris de l’autre. Le cauchemar éveillé du père est comme un écho au rêve de la fillette.

La pièce se termine dans la chambre d’Anna où Le Cheval et Le Taureau font une arrivée fracassante, ayant trouvé le chemin qui mène du rêve à la réalité. Après s’être réconciliés sur l’oreiller d’Anna, ils conviennent que le réel est trop étroit pour leurs grands corps mythiques et laissent Anna se réveiller…

Tout est double dans la pièce d’Eddy Pallaro, chaque personnage, chaque entité du récit trouve son complément, son contraire ou son équivalent. Le Cheval et le Taureau, l’adulte et l’enfant, l’imaginaire et le réel, le rêve et le cauchemar, la vérité et le mensonge, l’école et l’entreprise. Tout est double, pourtant rien n’est binaire, et c’est bien là que la pièce atteint sa dimension philosophique. L’échelle des valeurs « convenues » est remise à plat, avec beaucoup d’humour et de tendresse, mais sans complaisance. Eddy Pallaro invite à changer de point de vue sur les situations. Ces acrobaties de la pensée éclairent le monde autrement, ni mieux, ni moins bien (car le « mieux » et le « bien » ont été renversés) mais avec un vrai souffle poétique et théâtral.

A travers cette fable sociale et enfantine, c’est la notion même de valeur que j’ai souhaité interroger. Qu’est-ce qui est vrai ? Est-ce que le cheval du rêve d’Anna existe moins que les recruteurs de son père ? Qui sont vraiment les forts et les faibles ? Nos rêves sont-ils moins vrais que nos vies ? Le réel est une notion très relative. Celui des enfants et celui des parents sont sans doute très différents. Mais à l’opposé d’un conte comme Peter Pan qui propose un monde imaginaire coupé du monde « réel » des adultes -s’y opposant même- Le rêve d’Anna déploie un imaginaire en prise directe avec le réel, à la manière des films de Michel Gondry ou de Myazaki. Le spectateur bascule avec bonheur d’un monde à l’autre sans plus pouvoir définir vraiment où il est. Ainsi la relation adulte-enfant trouve son équilibre dans la capacité de chacun à se glisser dans « le monde » de l’autre, à l’accepter.

Monter

le rêve d’Anna répond au désir d’investir théâtralement le décalage existant entre différentes façons d’appréhender le monde selon qu’on est adulte ou enfant. Ce spectacle me permet d’ élargir encore le projet sur l’hyperréalisme entamé en 2006 : la pièce met en jeu plusieurs niveaux de réalité qui s’entremêlent et c’est une porte ouverte à nos marionnettes dont l’essence même est d’être entre deux états, au seuil du réel et de l’imaginaire. Pour la première fois dans mon travail, certains personnages sont joués par des marionnettes (tous ceux liés à Anna) et d’autres par des acteurs (le père et les deux DRH qui le recrutent).

Enfin, il me semble essentiel de prendre la parole au théâtre pour aborder des questions sociales avec les jeunes spectateurs. La famille monoparentale et la figure du père au chômage font partie du quotidien de bien des enfants d’aujourd’hui. Les valeurs liées au travail et au pouvoir méritent d’être abordées avec eux au cœur du mélange subtil que propose Eddy Pallaro entre réalité sociale et onirisme.

Bérangère Vantusso